Thibault, épisode 0
« Puisse l’œuvre de ma vie compenser mon méfait. »
Wilhelm Reich
Reich a passé une bonne partie de sa vie et de son œuvre à tourner autour d’une même culpabilité : le suicide de sa mère. Remords entêtants et traces indélébiles d’une drôle d’enfance (où le gamin se tape quotidiennement la cuisinière pendant la sieste parentale) qui le pousseront pêle-mêle à explorer la fonction de l’orgasme et inventer une machine à faire tomber la pluie. N’y voyez aucun lien particulier : Wilhelm est un éclectique foudroyé par la vie.
Serions-nous les prisonniers de notre propre passé, condamnés à vivre les infinies variations d’une même histoire ? A reproduire, bien malgré nous, cette fameuse soirée d’aout où, alors que Martine nous invitait enfin à danser, nous devions fatalement rester assis sur cette chaise en plastique blanc merdique, paralysé par l’une de ces irrépressibles érections adolescentes?
Maudite soit Martine, trop belle, trop tôt.
Maudit soit Grosfillex, tatoué à jamais sur les tissus de mon postérieur.
Cette pensée assez déstabilisante est pourtant facile à étayer. Que ce soit dans le parcours des plus grands penseurs, ou plus simplement dans celui de notre propre vie, on trouvera toujours un évènement passé, souvent toujours dans l’enfance, qui semble alors construire et être à l’origine de tous les autres.
Vous me connaissez… Grand humaniste que je suis, je ne peux me résoudre à cette simple répétition névrotique, à ces épisodes originaires que l’on subirait telle une malédiction psychologique auto-immune et incurable.
Bien au contraire. Je pense que ces récits-là nous les choisissons, les entretenons comme une mythologie intime qui nous permet de nous construire. Ils ne sont pas un obstacle à notre libre arbitre mais plutôt l’étai qui maintient nos dizaines de kilos d’existence incertaine en place.
L’épisode originaire, le « pilote » de notre vie, c’est souvent cette petite histoire que l’on raconte en fin de soirée à un ami déjà trop soûl pour nous juger. Réfléchissez-y, vous en avez forcément une.
La mienne se déroule dans la cours de mon collège. Moi, ado balladeur, survolant une scolarité aussi ennuyante qu’elle est supposée m’emporter vers une existence que je ne suis pas encore décidé à mener autrement que dans l’imposture. Les feuilles de l’automne tombent au ralenti au rythme des fanfares nazies qui, après tout, ne sont pas si salauds que ça puisqu’ils apprécient Wagner. Pardon. Christophe Barratier s’est soudainement emparé de moi. Reprenons. *
Voici la séquence qui pourrait ouvrir un jour mon Biopic :
EXT JOUR. LA COUR DU COLLEGE
La sonnerie retentit dans la cours de récréation d’un collège de centre-ville. Les élèves qui viennent se mettre en rang soulèvent au passage la poussière d’un sol pas encore goudronné.
Alors que le nuage se disperse et que les existences se rangent raisonnablement, on découvre un peu à l’écart un adolescent, l’air déjà fatigué, chevelure incertaine. Il s’agit de THIBAULT.
Il s’avance lentement le long de la ligne qui délimite l’emplacement de sa classe, un carnet de correspondance décrépi roulé entre les mains.
Sa tête quitte soudainement les pieds qu’il connait si bien. Au bout de l’alignement quasi parfait de sac à dos, il découvre SON PROFESSEUR DE FRANÇAIS, une lourde pile de feuilles entre les bras. Elle distribue aux élèves alentour une liasse photocopiée.
Thibault s’approche d’UN DE SES CAMARADES, la tête plongée dans les feuilles.
THIBAULT
C’est quoi ? La correction du D.S ?
LE CAMARADE
Non. (un temps. Il lui tend le document) C’est ta rédaction.
Sur la feuille Thibault reconnait les dessins irréguliers de son écriture : « Thibault Durand 4°2 ». Son professeur lui adresse un bref sourire.
LE MONDE se remplit soudainement.
Je retrouve dans ce court instant de mon adolescence – assez pathétique, je vous l’accorde – la possibilité d’une vie toute entière qui se dessine. Il y en a bien d’autres que j’aurais pu retenir, moins anodins, peut-être plus traumatiques. Mais c’est bien celui-ci qui me guide désormais :
L’espoir d’un adolescent mal coiffé qui souhaitait sortir du rang… Et partager ses histoires.
* Note : Il serait tout à fait intolérable de vous laisser penser que Barratier entretient une quelconque nostalgie complice pour l’autre Reich. Même musicale. Ce n’est pas mon genre.
Thibault, épisode 0
« Puisse l’œuvre de ma vie compenser mon méfait. » Wihelm Reich
Reich a passé une bonne partie de sa vie et de son œuvre à tourner autour d’une même culpabilité : le suicide de sa mère. Remords entêtants et traces indélébiles d’une drôle d’enfance (où le gamin se tape quotidiennement la cuisinière pendant la sieste parentale) qui le pousseront pêle-mêle à explorer la fonction de l’orgasme et inventer une machine à faire tomber la pluie. N’y voyez pas de lien particulier : Wihelm est un éclectique foudroyé par la vie.
Serions-nous les prisonniers de notre propre passé, condamnés à vivre les infinies variations d’une même histoire ? A reproduire, bien malgré nous, cette fameuse soirée d’aout où, alors que Martine nous invitait enfin à danser, nous devions fatalement rester assis sur cette chaise en plastique blanc merdique, paralysé par l’une de ces irrépressibles érections adolescentes?
Maudite soit Martine, trop belle, trop tôt.
Maudit soit Grosfillex, tatoué à jamais sur les tissus de mon postérieur.
Cette pensée assez déstabilisante est pourtant facile à étayer. Que ce soit dans le parcours des plus grands penseurs, ou plus simplement dans celui de notre propre vie, on trouvera toujours un évènement passé, souvent dans l’enfance, qui semble alors construire et être à l’origine de tous les autres.
Vous me connaissez… Grand humaniste que je suis, je ne peux me résoudre à cette simple répétition névrotique, à ces épisodes originaires que l’on subirait telle une malédiction psychologique auto-immune et incurable.
Bien au contraire. Je pense que ces récits-là nous les choisissons, les entretenons comme une mythologie intime qui nous permet de nous construire. Ils ne sont pas un obstacle à notre libre arbitre mais plutôt l’étai qui maintient nos dizaines de kilos d’existence incertaine en place.
L’épisode originaire, le « pilote » de notre vie, c’est souvent cette petite histoire que l’on raconte en fin de soirée à un ami déjà trop soûl pour nous juger. Réfléchissez-y, vous en avez forcément une.
La mienne se déroule dans la cours de mon collège. Moi, ado balladeur, survolant une scolarité aussi ennuyante qu’elle est supposée m’emporter vers une existence que je ne suis pas encore décidé à mener autrement que dans l’imposture. Les feuilles de l’automne tombent au ralenti au rythme des fanfares nazies qui, après tout, ne sont pas si salauds que ça puisqu’ils apprécient Wagner. Pardon. Christophe Barratier s’est soudainement emparé de moi. Reprenons. *
Voici la séquence qui pourrait ouvrir un jour mon Biopic :
EXT JOUR. LA COUR DU COLLEGE
La sonnerie retentit dans la cours de récréation d’un collège de centre-ville. Les élèves qui viennent se mettre en rang soulèvent au passage la poussière d’un sol pas encore goudronné.
Alors que le nuage se disperse et que les existences se rangent raisonnablement, on découvre un peu à l’écart un adolescent, l’air déjà fatigué, chevelure incertaine. Il s’agit de THIBAULT.
Il s’avance lentement le long de la ligne qui délimite l’emplacement de sa classe, un carnet de correspondance décrépi roulé entre les mains.
Sa tête quitte soudainement les pieds qu’il connait si bien. Au bout de l’alignement quasi parfait de sac à dos, il découvre SON PROFESSEUR DE FRANÇAIS, une lourde pile de feuilles entre les bras. Elle distribue aux élèves alentour une liasse photocopiée.
Thibault s’approche d’UN DE SES CAMARADES, la tête plongée dans les feuilles.
THIBAULT
C’est quoi ? La correction du D.S ?
LE CAMARADE
Non. (un temps. Il lui tend le document) C’est ta rédaction.
Sur la feuille Thibault reconnait les dessins irréguliers de son écriture : « Thibault Durand 4°2 ». Son professeur lui adresse un bref sourire.
Le monde se remplit soudainement.
Je retrouve dans ce court instant de mon adolescence la possibilité d’une vie toute entière qui se dessine. Il y en a bien d’autres que j’aurais pu retenir, moins anodins, peut-être plus traumatiques. Mais c’est bien celui-ci qui me guide désormais :
L’espoir d’un adolescent mal coiffé qui souhaitait sortir du rang… Et partager ses histoires.
Note : Il serait tout à fait intolérable de vous laisser penser que Barratier entretient une quelconque nostalgie complice pour l’autre Reich. Même musicale. Ce n’est pas mon genre.





